mardi 2 juin 2015

Si la lutte antiterroriste est la première priorité dans le monde actuel, elle ne suffit pas pour autant. Il importe en effet de vaincre aussi le djihadisme-salafiste par la rééducation. La répression par la prison a montré ses limites: elle peut même devenir une école de radicalisation et de reconstitution de réseaux. En Europe, cette question fait débat et les réponses des uns et des autres ne sont pas univoques: tant s’en faut. La première vise à la création de centres de désendoctrinement. Une autre approche recommande une justice d’exception devant frapper des présumés coupables: ce sont des ennemis de l’intérieur qui portent atteinte aux libertés et à la sécurité. Ne pas les laisser revenir: telle est la troisième ligne. Quant à l’extrême-droite, elle recommande – pas seulement en France – la suspension de l’espace Schengen couplée pour ce qui est des binationaux par l’extension des critères de déchéance de la nationalité. Cela dit, un peu partout se multiplient des programmes de déradicalisation pour s’employer à annuler les effets du lavage de cerveau. Mais quel est donc le contenu de ces programmes «pédagogiques»? Le postulat retenu c’est que l’engagement dans le djihad est l’expression d’une «aliénation» de l’individu soumis à de mauvaises influences. Il faut donc inverser ce processus par des messages positifs. C’est un bouleversement spirituel. Réintégrer le sujet parmi les «bons» citoyens, le délivrer de la tentation du recours à la violence ainsi que de ses croyances fanatiques: telle est la feuille de route. Reste que cette politique, d’inspiration anglo-saxonne, demeure sujette à caution. L’accent est ainsi mis sur une déviance physique ou encore sur un phénomène d’entraînement et de dynamique de groupe éligible à la prévention criminologique.
Or le djihadisme est un «mix» de dimension religieuse et politique. Réducteur, déviant, bricoler autour d’un chapelet de slogans, il conduit à des déterminismes sociaux et psychiques se traduisant dans/et par la radicalisation. Il expose à l’exaltation et la force lumineuse de la «vérité».

Un «mix» de dimension religieuse et politique

C’est sur ce terrain que la déradicalisation doit s’engager avec les méthodes et les moyens appropriés. Un sujet qui se radicalise jusqu’à l’action armée a perdu son autonomie de jugement: il faut la lui rendre avec la rééducation. Voilà pourquoi l’un des axes à privilégier à cet égard est l’appréhension des causes objectives de cette dérive – milieu, éducation,… Mais il y a plus dans la mesure où il convient de reconstruire la personnalité du djihadiste sur de nouvelles bases. C’est qu’il est passif, abreuvé par une propagande, délirant par bien des aspects, fantasque même; un ghetto d’interprétation théologique et politique rendant à ses yeux le djihad licite. Une seule et même politique n’est pas envisageable compte tenu des spécificités des situations nationales. Le tronc commun se caractérise, suivant des modalités variables, par ce triptyque: prévention, déradicalisation et désengagement. Mais à grands traits, trois types de pays peuvent être retenus. Le premier est celui des pays de religion musulmane. Le débat théologique central y a trait à l’interprétation correcte de l’Islam pour démonter et déligitimer de manière contradictoire la vulgate djihadiste. Quant au deuxième, il regarde les pays multiconfessionnels sans majorité musulmane (Philippines, Thaïlande, Singapour,…). Le programme mis sur pied se préoccupe d’éviter une rupture de l’équilibre bien fragile entre les différentes religions. Tous les leaders religieux sont fortement sollicités et s’y investissent. Enfin, le dernier type a trait aux pays occidentaux, une quinzaine d’entre eux surtout. Les programmes de déradicalisation visent des cibles individuelles ainsi que simultanément de larges actions de prévention. Quels en sont les axes? La connaissance et la sensibilisation collective sur le djihadisme-salafiste et sur ses conséquences sur la société, un plan d’action contre les frustrations pouvant générer la radicalisation, la résistance morale des individus et des groupes, voire des communautés vulnérables, le soutien aux autorités locales dans la prévention de la polarisation et de la radicalisation violente, l’implication des communautés de la diaspora, la lutte et l’organisation de contre-discours face au radicalisme sur internet, enfin une adaptation des actions au milieu carcéral. L’Islam politique mis en exergue avec la révolution iranienne de 1979 s’apparente à une sorte de valise «fourre-tout»; il s’est amplifié, perverti et fragmenté. Il est infecté par le salafisme sous deux formes: si l’une, «quiétiste» et spirituel, l’autre «djihadiste», légitime la violence. La radicalisation islamiste pèche encore par un trait: elle est sous-analysée. Une première approche est surtout sécuritaire; une deuxième plus doctrinale la rattache à la tradition musulmane sunnite; la dernière, sociologique, fait référence à l’expression d’une identité politique recourant à la violence et appelant à la dissidence. Des avancées certes dans l’appréhension de cette pathologie sociale et religieuse mais encore en quête de clés suffisamment significatives et opératoires.

Expertise du Maroc et expérience saoudienne

Depuis une dizaine d’années, le Maroc a capitalisé une connaissance particulière du fait salafiste. Une expérience reconnue et sollicitée à l’étranger. Cette situation se décline autour du contrôle total des lieux de culte (construction de mosquées, formations des imams) et du monopole du religieux à travers l’institution de «Imarate al Mouminine» confiée au Roi. Elle se prolonge également par un contre-discours mettant en exergue un islam modéré, tolérant, sunnite et de rite malékite. Enfin, elle prend en charge le fait que la prison est un lieu stratégique de la radicalisation tout en mettant en place des programmes de désendoctrinement avec un suivi de réinsertion économique et sociale des détenus libérés à la suite d’amnisties et/ou de grâces royales. En Arabie saoudite en particulier, ont été créés des centres de réhabilitation pour les anciens djihadistes d’Al Qaïda et ce avec des méthodes «soft» – séminaires religieux, détente, loisirs,… Le spirituel se conjugue ainsi avec le matériel: une «ré-islamisation» à travers une prédication non violente et non politique. Il s’agit d’inculquer le caractère non islamique de la violence et des actes terroristes. Le taux de réussite de ce programme tourne autour de 90%, selon Saïd Al-Bishi, directeur de ces centres. En creux pourtant, il y a de quoi s’alarmer du nombre grandissant – 25.000 aujourd’hui contre 15.000 voici huit mois – des djihadistes combattant en Syrie et en Irak. La déradicalisation, elle, s’étend dans le même temps – un défi pour la sécurité internationale.



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